Route du Rhum : l'arrivée à grand suspense dans "Rhum amer"









Jour et même nuit d’arrivée à la Route du Rhum. En attendant celle de Charles Caudrelier, François Gabard et Thomas Coville, je vous propose de vivre celle décrite dans le polar Rhum amer. Elle est épicée et a grand suspense ! : #rhumamer #routedurhum #Guadeloupe

 

 

 

Sur le plan d’eau, le match est beaucoup plus serré que ne laissaient présager les cinq milles d’avance qu’avait Erwan Béniguet en doublant le petit caillou de la Tête à l’Anglais, au nord-ouest de la Guadeloupe. C’était sans compter sur les petits airs traîtres et irréguliers de la côte sous le vent de Basse-Terre. Au petit jeu des calmes et des rares risées, Anne Scorff a refait la quasi-totalité de son retard. Les coques bleues de Banque populaire grand ouest apparaissent de plus en plus nettement dans le tableau arrière d’ACX, l’Ultime gris et noir d’Erwan Béniguet. 

Sous le regard impavide du majestueux sommet du volcan de la Soufrière, pour une fois vierge de tout nuage, Erwan Béniguet double la pointe Vieux-Fort, au sud-ouest de Basse-Terre, et attaque le canal des Saintes en retrouvant un peu de vent frais. À cet instant, il reste environ vingt milles de course, soit un peu plus de quarante kilomètres. Autant dire que la course est presque gagnée, sauf casse de dernière minute ou coup de Trafalgar météo. 

Tout est dans le « presque ». Alors qu’Anne Scorff, à un petit mille derrière, retrouve, elle aussi, du vent frais, Erwan Béniguet tire un long bord entre la côte et les Saintes, cap sur un autre vieux fort, celui de Marie-Galante cette fois. L’alizé, faible et soufflant du nord-est oblige les concurrents à tirer des bords. 

 

Erwan Béniguet est ultra-concentré. Quand il ne barre pas, il règle son immense grand-voile dont la bôme rase la coque centrale, ainsi que son génois J1. Il peste aussi à la radio VHF, demandant au comité de course de faire évacuer les bateaux à moteur et surtout les catas et grands monocoques de location, coupables de causer trop de dévents à son goût. La tension est extrême. Il surveille aussi Anne Scorff dans son sillage, histoire de la marquer. 

 

Sachant qu’elle n’a quasiment aucune chance de rattraper son retard dans ce vent faible si elle suit son concurrent, a priori légèrement plus rapide dans ce genre de conditions, Anne Scorff décide de jouer son va-tout et vire de bord alors qu’elle se situe encore assez près des côtes. Son trimaran Ultim s’arrête quasiment dans la houle résiduelle et a du mal à redémarrer. Voyant cela, Erwan Béniguet n’hésite pas une seconde pour virer lui aussi de bord. Il choisit, grand classique en régate, de marquer son adversaire en tirant les mêmes bords, avec l’avantage d’être nettement au vent, c’est-à-dire plus proche de la dernière ligne droite vers la ligne d’arrivée. 

  • La grande et ultime explication débute. Ça promet d’être génial, Capesterre. 
  • Oui commissaire, d’autant plus qu’il y a des précédents de renversement de situation dans les derniers milles. Francis Joyon a soufflé la victoire à François Gabart il y a quatre ans, sans oublier les 98 petites secondes qui ont séparé Mike Birch de Michel Malinovski en 1978 lors de la première édition. Là encore, le changement de leader a eu lieu dans les derniers milles. 
  • Dites-moi, Capesterre, vous avez appris par cœur votre Voiles et Voiliers ? Impressionnant ! 

À la jumelle, Erwan Béniguet observe ce qu’il craignait. Près de la terre, Anne Scorff bénéficie de vents plus forts et surtout d’adonnantes, c’est-à-dire un léger changement d’axe de la brise par effet de côte, lui permettant de faire un cap plus favorable vers la ligne d’arrivée. À bord de Banque populaire grand ouest, Anne Scorff pousse la barre à fond en rasant la pointe de la Grande Anse. Aussitôt, Erwan Béniguet vire lui aussi. 

  • Un vrai jeu d’échecs cette bataille navale, s’enthousiasme Rochard, obligé de crier avec le bruit des hélicoptères rasant les mâts des bateaux pour permettre aux cameramen de filmer la lutte homérique dans les eaux de la Guadeloupe. 

En doublant Trois-Rivières et sa grande pointe, Anne Scorff bénéficie à nouveau de vents plus favorables. L’avance d’Erwan Béniguet n’est plus que d’un petit kilomètre, à peine un demi-mille. La navigatrice continue son ballet de virements de bords le long des côtes de Basse-Terre. Et dire que certains se demandaient comment les femmes pouvaient physiquement concurrencer les hommes à bord de ces géants des mers, où chaque manœuvre réclame des efforts surhumains au moulin à café pour border les immenses génois. Une question toujours soulevée, même après la victoire de Florence Arthaud, dans cette même Route du Rhum, en 1990. 

 

  • Vous allez voir que tout va se jouer devant Capesterre, fanfaronne le lieutenant antillais, en fixant du regard ses racines, là où est né son père. 
  • Et pourquoi pas, s’exclame à son tour Rochard, transporté par le spectacle et le suspense. 

Effectivement, l’Ultime Banque populaire grand ouest accélère encore devant Capesterre. Puis le vent refuse vers le nord, permettant à Anne Scorff de réaliser un excellent cap sur le contre-bord. Ses étraves pointent désormais vers Sainte-Anne, de l’autre côté de la baie, à Terre-de-Haut. 

 

  • Qui va croiser devant l’autre, s’interroge Capesterre ? 
  • Pour le moment, ils font route de collision parfaite. C’est vraiment indécis, explique le capitaine du ferry. 

 

Le suspense est à son comble. Erwan Béniguet est tribord amures, c’est-à-dire qu’il est prioritaire sur son adversaire selon les règles de navigation et de course. Un passage en force et un refus de s’écarter d’Anne Scorff serait synonyme de pénalité et de défaite. Mais la main de la navigatrice ne tremble pas. Elle profite d’une nouvelle risée adonnante pour passer dix mètres devant l’Ultim ACX d’Erwan Béniguet. Une manœuvre et un sang-froid incroyables pour cette jeune navigatrice dont c’est pourtant la première Route du Rhum. 

Les deux adversaires choisissent de poursuivre leurs bords dans les eaux du Petit Cul-de-Sac marin. C’est maintenant au tour d’Erwan Béniguet de naviguer sur le côté gauche du plan d’eau, plus près de Basse-Terre. Alors qu’Anne Scorff ralentit dans une « molle », le skipper d’ACX profite à son tour de risées favorables et accélère en rasant les hauts-fonds de corail de la Caye à Dupont et du mouton vert. 

Nouveau virement de bord des deux trimarans Ultim. La ligne d’arrivée approche. Qui va croiser en tête ? Là encore, les positions sont tellement serrées que la route de collision est quasi certaine. Mais cette fois-ci, c’est Anne Scorff qui est prioritaire. 

Le vent fraîchit quelque peu et les voiliers filent à plus de vingt nœuds. Le moindre choc serait catastrophique à cette vitesse. Comme son adversaire auparavant, Erwan Béniguet semble décidé à forcer le passage, au culot, en espérant un dernier souffle d’air lui permettant de passer devant. 

À bord des bateaux spectateurs, on commence à craindre le pire. Si personne ne cède, on va droit à la collision ! Et ce n’est qu’à la dernière seconde qu’Erwan Béniguet largue en grand l’écoute de sa grand-voile et donne un violent coup de barre. L’étrave bâbord de son trimaran Ultim frôle les flotteurs de son adversaire. C’est incroyable. En solitaire, les deux concurrents offrent l’intensité d’un match racing et d’un duel de virements de bords comme seuls les équipages de plus de dix marins à bord des monocoques de la Coupe de l’America savaient nous offrir. 

Spontanément, toutes les personnes à bord des bateaux suiveurs, des vedettes, des ferries applaudissent la manœuvre et l’incroyable maîtrise des deux marins. Anne Scorff a désormais course gagnée, et c’est avec cinquante et une petites secondes d’avance qu’elle coupe la ligne d’arrivée, située entre l’îlet du Gosier et l’îlet du Cochon, à Pointe-à-Pitre. 

Lorsque les applaudissements finissent par s’estomper, le sympathique bruit de quatre ou cinq bouchons de bouteilles de champagne s’échappe du cockpit de la vedette siglée Banque populaire grand ouest. C’est la fête à bord, orchestrée par le charismatique boss de la BPGO, Maurice Bourrigaud ! 

 

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